
Bolloré et le bâillonnement des journalistes : quand la liberté d’informer est menacée
Depuis 2015, plus de cinq cents journalistes français sont liés à des clauses contractuelles les empêchant de parler de leur ancien employeur, Vincent Bolloré. Cette pratique, révélée par la dernière enquête de Reporters sans frontières (mars 2025), limite la liberté d’expression et soulève de sérieuses questions sur l’influence d’un milliardaire dans les médias.
◆ Vincent Bolloré : pouvoir, influence et enjeux stratégiques
Vincent Bolloré contrôle un empire médiatique via Vivendi qui comprend Canal+, CNews, Paris Match, Prisma Media et Le Journal du dimanche, et possède Havas, leader mondial de la publicité. Ses médias couvrent largement l’actualité politique et économique française et internationale.
◆ Une omerta dans les médias de Bolloré ?
Les médias contrôlés par Vivendi, imposent à leurs journalistes des clauses de « confidentialité » ou de « loyauté ». Officiellement légales, ces clauses sont illimitées dans le temps et extrêmement larges, interdisant toute critique publique du groupe et de son propriétaire. En 2025, Jean-Baptiste Rivoire, ancien de Spécial Investigation, a été condamné à plus de 150 000 euros pour avoir dénoncé ce système. De nombreux journalistes témoignent être dans l’impossibilité de critiquer leur ancien employeur ou ses pratiques sous peine de poursuites judiciaires.
Source : multinationales.org
◆ Des rédactions purgées et des informations interdites
Depuis le rachat par Bolloré, Canal+ a censuré des enquêtes sensibles dès 2015, iTélé a connu une grève historique en 2016 avant de devenir CNews. Europe 1, le JDD et Paris Match ont vu partir de nombreux journalistes refusant l’alignement avec le propriétaire. Certains, comme Caroline Fontaine, ont été licenciés après des enquêtes jugées gênantes.
Les journalistes ne peuvent critiquer le groupe ou ses dirigeants, ni révéler des pratiques internes comme la censure d’enquêtes ou la pression exercée sur les rédactions. Toute action jugée « déloyale » – témoignage, interview ou documentaire critique – peut être considérée comme violation de la clause.
◆ Exemple concret de clause de silence
Selon un article d’Arrêt sur images publié en septembre 2023, certaines clauses imposées aux journalistes quittant les médias de Bolloré constituent des restrictions très étendues. Un ancien salarié d’iTélé (devenue CNews) a ainsi signé l’accord suivant :
« L’ex-salarié s’engage à ne rien dire, suggérer ou entreprendre qui puisse porter atteinte à l’image ou à la considération de la Société et des sociétés du groupe Canal+ et/ou des dirigeants et/ou des salariés de celle-ci, et s’engage de façon générale à n’entreprendre aucune démarche ou action déloyale à l’égard de la Société et des sociétés du groupe Canal+. »
Cette clause, sans limite de durée, illustre la portée du bâillon contractuel et la manière dont la liberté d’expression des journalistes peut être restreinte même après leur départ du groupe.
Par comparaison, une clause proportionnée et conforme au Code du travail (article L1121-1) pourrait préciser :
« Le salarié s’engage à respecter la confidentialité des informations commerciales ou stratégiques dont il a eu connaissance pendant l’exécution de son contrat. Cette obligation cesse 12 mois après la fin du contrat. Le salarié reste libre d’exprimer son opinion ou de témoigner sur ses expériences professionnelles dans le respect de la loi et de la liberté d’expression. »
Cette formulation protège les intérêts légitimes de l’employeur tout en respectant la liberté d’expression et les droits fondamentaux du salarié, contrairement aux clauses abusives de type Bolloré.
◆ Procédures-bâillons contre la liberté de la presse
Au-delà des clauses contractuelles qui limitent la liberté d’expression des journalistes, Vincent Bolloré et son groupe engagent régulièrement des procédures judiciaires contre journalistes, médias et ONG ayant enquêté sur leurs activités. Qualifiées de « procédures-bâillons » par la profession et les associations, ces actions ajoutent une pression supplémentaire visant à dissuader l’investigation, en particulier sur les pratiques industrielles du groupe et ses opérations en Afrique.
◆ Poursuites judiciaires : Vincent Bolloré et Bolloré SE
L’usage des clauses de silence et des pressions sur les journalistes s’inscrit dans une stratégie globale de protection des intérêts du groupe, qui touche également ses opérations en Afrique.
Vincent Bolloré a été mis en examen dans le cadre de l’affaire des ports africains, concernant des concessions portuaires au Togo et en Guinée, pour corruption d’agent public étranger et complicité d’abus de confiance. Il n’a pas été définitivement jugé ni condamné et reste présumé innocent. Sa société, Bolloré SE, impliquée dans la même affaire, a choisi de régler l’affaire via une convention judiciaire d’intérêt public (CJIP) et payé 12 millions d’euros sans reconnaissance formelle de culpabilité.
En parallèle, Bolloré SE a été reconnue coupable de procédure abusive contre le journaliste Benoît Collombat, qui enquêtait sur le groupe, et a dû verser 9 000 euros. Ces exemples illustrent certains des contentieux les plus médiatisés mais ne constituent pas une liste exhaustive des poursuites ou enquêtes en cours contre Vincent Bolloré ou ses sociétés.
◆ Un enjeu démocratique : la concentration des médias entre milliardaires
La signature de clauses de silence par des centaines de journalistes porte atteinte à la liberté d’expression et au droit du public à l’information. Bolloré, en imposant ces clauses à ses anciens salariés, limite le journalisme d’investigation et la critique interne, restreignant la diversité des opinions au sein de ses rédactions. Bolloré n’est pas le seul acteur concerné : Bernard Arnault et Xavier Niel détiennent aussi des médias ayant été critiqués pour des pressions ou ingérences éditoriales selon des témoignages de journalistes, syndicats et enquêtes parlementaires.
Cette concentration médiatique entre quelques acteurs puissants peut compromettre le pluralisme et la transparence de l’information, et met en lumière l’importance de soutenir les médias indépendants, afin de garantir une presse libre et la vitalité de la démocratie.
◆ Conclusion : l’indépendance a un prix
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Article par Estelle Brattesani
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