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Chantiers Écologiques Massifs : bâtissons notre autonomie alimentaire

Etant donné l’urgence de la situation, il est temps selon certains de lancer de vastes chantiers agroécologiques locaux sur tout notre territoire, auxquels chacun-e d’entre nous pourra participer dès maintenant, afin d’assurer notre sécurité alimentaire de demain.

 

Une échéance brève pour parsemer notre territoire de fermes de proximité

« Nous avons deux ans, avant les prochaines élections, pour mobiliser plus de deux millions et demi de citoyens. Et cinq ans pour atteindre l’autonomie alimentaire d’ici fin 2027 » m’explique Boris Aubligine (alias Aubel), co-fondateur avec sa compagne Emilie d’Etika Mondo, écolieu dans les Cévennes où règnent la permaculture, la transmission de connaissances et la volonté de récréer du lien entre l’humain et son environnement naturel.

Quand je vois le temps que ça m’a pris pour faire pousser laborieusement quelques légumes sur une parcelle prêtée par une voisine, en échappant du mieux que je peux aux limaces et autres mangeurs de feuilles, je me demande bien comment parvenir à ce but.

« En maillant rapidement l’intégralité de notre territoire de Chantiers Écologiques Massifs ponctuels, des CEM. Tous les habitant-e-s volontaires pourront y participer bénévolement sur plusieurs jours ou semaines, pour créer des FEP, des Fermes Écologiques de proximité, ou pour aider des structures agricoles déjà existantes à se développer. »

La sécurité alimentaire : un enjeu primordial

L’objectif final d’un Chantier Écologique massif est d’assurer la sécurité alimentaire de la population locale autour de chaque ferme, pour éviter ou amortir les crises à venir. Tout en partageant des connaissances en matière d’agriculture respectueuse de la terre et de ses habitant-e-s, en créant de l’emploi local et durable, et en apprenant à se passer du pétrole.

« Parce que si ce-dernier venait à manquer, toute la chaîne de production, de distribution et d’accès à la nourriture serait perturbée, voire bloquée. On devrait tous pouvoir se procurer de la nourriture, dans l’idéal, à pied. Et se passer des produits pétrochimiques pour la faire pousser » m’explique Boris.

Boris voit grand et au fur et à mesure qu’il m’expose ce projet collectif, des frissons me parcourent l’échine tellement sa motivation est contagieuse. Mais comment participer si on avait envie de passer à l’action ?

Pour participer à un Chantier Ecologique Massif

« Tu peux t’inscrire sur le site consacré aux CEM et devenir un « CEMeur » ou une « CEMeuse », c’est à dire aller donner du temps et de l’énergie sur un Chantier déjà crée ou prévu. De quelques jours à quelques semaines.
Mais tu peux être aussi une « CEMence ». Impulser la création d’un chantier, en trouvant un lieu qui en a besoin, des volontaires, le budget, le matériel, des partenaires avec des élus, entreprises, associations ou autres.
Et bien sûr, tu peux être une ferme « HÔTESSE », qui va accueillir le Chantier. Il arrive que la ferme Hôtesse soit aussi la CEMence.
»

Génial, je vais aller m’inscrire à un petit chantier cet été, pour travailler 3-4 heures par jour en échange du gîte et du repas, et j’en profiterai pour aller visiter les environs !

Mais Boris me prévient : « Ne crois pas qu’un CEM, c’est du WWOOFING. On est là pour bosser à fond 7 à 8h par jour. Sauf en cas de souci de santé bien sûr, on n’est pas des tyrans ! Mais nous considérons cela comme une mission d’intérêt public urgente, afin que chacun et chacune puisse dès que possible manger localement, sainement et durablement à sa faim. Après un CEM, ce sont aussi des emplois qui sont créés ».

Un événement imprévu : le confinement

Chez Etika Mondo, on souhaitait commencer le premier chantier en avril 2020 avec 500 personnes, mais le COVID-19 et le confinement ont changé les plans. Sans les annuler ! Dans leur association, la ténacité est de mise : « Nous sommes toujours déterminés à parvenir à ce but et travaillons sur toutes les solutions pour le rendre possible, en lien avec les pouvoirs publics, les habitant-e-s, les associations, les artistes, les clubs sportifs et les entreprises. Le but à terme étant de pouvoir faire des chantiers à plusieurs milliers de personnes. » Si tous les manifestant-e-s pour défendre le climat ou la biodiversité participaient à un CEM, notre pays changerait concrètement en peu de temps.

En attendant, plusieurs CEMs composés jusqu’à quelques dizaines de personnes se sont créés ou en sont au stade de « CEMence ». Boris annonce à ce jour une dizaine de chantiers commencés d’ici fin août, et de 50 à 100 CEMences avant octobre, notamment en Corse, en Bretagne, à Cambrai et dans la région lyonnaise.

Le premier CEM en Essonne à Saint-Yon

Après avoir fait un premier chantier chez Etika Mondo à dix personnes début juin, pour éclaircir la clairière du prochain espace agricole et construire une clôture en bois, c’est à Saint-Yon en Essonne, que le premier véritable CEM extérieur à la structure de départ a été mis en place sur le site de Fermelt. Vous pourrez en découvrir le fonctionnement dans cette vidéo tournée pour Nexus par Alexandre Boisson de SOS MAIRES.

Mélanie Loquet et Mike Metz, co-fondateurs de Fermelt, sont à l’initiative de ce chantier. Au bout de cinq semaines d’expérimentation, le bilan est plutôt positif.

« Le fait qu’une soixante de personnes soient venues nous aider le temps d’une demi-journée à un mois entier nous a permis d’accélérer l’installation technique et agricole sur le site. Cela fait un an et un mois que nous travaillons sur 1,6 hectares de prairie, essentiellement à la main. Ce qui prend évidemment plus de temps qu’avec des machines. Nous fournissons actuellement deux AMAP en légumes pour une soixantaine de familles. Nous espérons d’ici l’année atteindre entre 100 et 150 familles. Certains Amapiens sont d’ailleurs venus nous donner un coup de main sur le chantier. D’ici quelques semaines, nous espérons créer une autre AMAP et deux ou trois emplois en matière agricole et pédagogique.
Le CEM nous a donné envie de transformer notre ferme en chantier-école par la suite, c’est à dire en lieu d’accueil pour former des personnes stagiaires ou en transition, à la protection et la régénération de la biodiversité. 
»

Mais pour Mike et Mélanie, hors de question de faire payer le transfert de connaissances ou de savoir-faire pratique que nos ancêtres se transmettaient entre générations.

« Pour financer ce travail d’intérêt général, en plus des fonds qui nous versés par les Amapiens, nous demanderons des subventions nationales ou européennes, et chercherons des mécènes engagés.
Beaucoup de volontaires veulent aider et apprendre, car certains veulent s’installer par la suite sur leur propre terre, ou changer de vie.
Ne nous leurrons pas, nous n’avons pas affaire à des ouvriers agricoles. Il faut environ 4 à 5 CEMeurs pour faire le travail d’un professionnel et au final, nous n’avons pas gagné énormément de temps. Et nous avons été également limités par nos infrastructures telles que les toilettes, la douche, les endroits où dormir : seules vingt personnes pouvaient venir à la fois. Si nous voulions recommencer à plus grande échelle, cela demanderait quelques améliorations. »

Mais l’équipe du CEM de Saint-Yon est ravie de cette expérience qui devait se terminer le 27 juin et qui va finalement se prolonger face à l’engouement des volontaires. Par ce troc d’énergies, qui s’opère sur leur site de manière « coopérative, non-hiérarchique et organisée » chacun-e contribue à dessiner dans la réalité le paysage nourricier de demain.

Des chantiers à la fois reliés et indépendants

« Nous avons conscience que nous ne pourrons pas tout gérer seuls, même si aujourd’hui Etika Mondo s’est développé, et se compose de 5 membres permanents et de 30 personnes actives. Et nous ne souhaitons pas être dogmatiques » m’explique Boris.
S’il y a une charte à signer quand on intègre le réseau CEM, ainsi que des documents et vidéos méthodiques en cours d’élaboration destinés à faciliter la transmission de la méthodologie, chaque Ferme hôtesse reste souveraine. Par exemple, sur le chantier de Fermelt, avant de se mettre au travail, il y a un moment consacré à l’harmonisation des relations humaines, ce qui en fait sa particularité.

Plus les CEM seront nombreux, plus il y aura de façons de faire, et plus chaque lieu pourra s’enrichir de l’expérience des autres s’il le désire. Et le lien hebdomadaire à distance permis par les visioconférences en favorisera la transmission.

« Le but d’un Chantier Écologique Massif, c’est se regrouper pour soigner, préserver ou régénérer la terre et repenser le rapport de l’humain face à cette terre. A la base, ça peut donc être nettoyer une rivière, une forêt, faire de l’éco-construction. Mais pour nous, la priorité, c’est recréer du lien entre l’humain et la terre au nom de notre sécurité alimentaire. En cas de crise climatique, économique, ou géopolitique qui produirait une rupture du système d’approvisionnement, nous serions aujourd’hui complètement largués. D’après une étude de l’agence Utopies dirigée par Elisabeth Laville, en moyenne l’autonomie des aires urbaines est de 2,1%. En cas de rupture du système, seules deux personnes sur 100 pourraient manger.»

Je préfère ne pas imaginer dans quel état se mettraient même les plus gentils d’entre nous, pour manger ou faire manger leurs enfants, une fois leur estomac vide… Des extraits du film « La Route » me viennent malgré moi en tête.

Et si quand bien même aucune crise n’arrivait, recréer du lien et de l’emploi autour d’une alimentation saine et locale ne serait-elle pas bonne pour notre moral et notre santé ?

Alors, dès aujourd’hui, sans tarder et massivement, CEMons !

Estelle Brattesani

 

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