Samedi 24 mai 2014, Trocadéro. Manifestion contre "l'impensable" Société

Pédocriminalité : petite manif, grands espoirs

Des dizaines de milliers d’enfants sont victimes d’agressions sexuelles chaque année en France, mais nous n’étions qu’une petite centaine ce samedi 24 mai, place du Trocadéro, pour dénoncer cette réalité “impensable” à l’appel de l’association Touche pas à mon enfance. Cherchez l’erreur…

Aurélie Trotereau, Stéphanie Collier et Nathy L’Ile, les trois piliers de Touche pas à mon enfance, toutes victimes ou mère de victimes, avaient organisé l’événement, et invité les participants à se réunir, après le défilé du Trocadéro jusqu’au mur pour la Paix (devant la Tour Eiffel), dans un café du Pont-Neuf, autour de Serge Garde, journaliste et auteur du film “Outreau, l’autre vérité“, du “comportementaliste” (comprenez “profiler”) François Pineda, et de l’étudiante en psychologie Margaux Chalmel.

Fuck Freud

C’est Serge Garde qui ouvre le débat : “Se battre contre la pédocriminalité, c’est d’abord une question culturelle, lance-t-il. Quand j’étais instituteur, on m’a appris que les enfants étaient dangereux. L’enfant pervers polymorphe risquait de m’accuser de n’importe quoi…” “J’emmerde Freud”, renchérit le profiler François Pineda. La salle applaudit, la cause semble entendue : la théorie freudienne a favorisé l’impunité pédophile.

Mais la question qui se pose aujourd’hui, et que pose Serge Garde est : sur qui faut-il compter ? Vers qui se tourner ? De qui peut venir la reconnaissance de l’ampleur du phénomène, des dysfonctionnements judiciaires, du rôle de membres de l’élite française (politiques, magistrats, avocats, médecins, psychiatres, etc.) dans les réseaux pédocriminels ? De la justice, des médias, des politiques ? À ce sujet, Aurélie Trotereau, présidente de Touche pas à mon enfance, évoque ses courriers à François Hollande restés sans réponse. Dans le public, on précise que Sarkozy n’a pas agi autrement.

 

Serge Garde

Démarche scientifique

Des propos qui exaspèrent le bouillonnant profiler François Pineda, pour qui il est illusoire d’attendre quoi que ce soit de ce côté-là et qui appelle à une “démarche scientifique” : “Quand un enfant de trois ans vient vous parler d’une problématique anale, […] ou commence à avoir un comportement sexué, à tenir des propos qu’il ne peut pas tenir dans son développement naturel, ça veut dire que l’agression est fondée ! Donc, on bosse ! […] Faire de ce combat un combat politique, c’est se tirer une balle dans le pied […] La solution n’est-elle pas dans la multiplication des condamnations grâce à une approche différente des dossiers ?” Certainement, mais à condition que la justice suive, ce que de nombreuses affaires infirment.

Phénomène d’emprise

Et Pineda de rebondir sur les propos de Serge Garde évoquant le caractère “invisible” de la pédocriminalité : “C’est une ineptie ! assène-t-il. Il n’y a rien d’invisible dans la pédocriminalité […]. Il y a simplement des comportements à décrypter. Il y a simplement à comprendre un phénomène d’emprise […]”. Selon lui, il faut apporter aux magistrats, “qui sont formés par Freud”, des éléments scientifiques sur la base d’éléments d’enquêtes. Pour lui, il n’y a pas de magistrats qui détournent le regard, mais plutôt des dossiers mal montés.

À partir de là, la salle s’enflamme et les débats partent en live. Manifestement, Pineda n’est pas au courant… Disons plutôt que lui et Garde ne parlent pas de la même chose : Pineda travaille, comme il l’explique lui-même, sur les “86 % des actes pédocriminels qui se passent dans la famille”, pas sur les réseaux, sur lesquels a enquêté Serge Garde. Deux problématiques qu’on a tendance à emmêler, mais qui répondent à des logiques différentes, comme nous l’avons montré dans NEXUS au mois de mars (n° 91).

Fin et suite

Au bout d’un moment, François Pineda qui n’a pas décoléré, quitte brusquement la salle, nous laissant sur notre faim. Prenant le relai, la (future) psychologue Margaux Chalmel fournit, avec beaucoup de subtilité, des clés pour la compréhension du traumatisme, et rappelle notamment le rôle paradoxalement salvateur de la culpabilité : “Si je me sens coupable, c’est que j’existe encore en tant que sujet”. Plus tard, Aurélie Trotereau lira dans un silence de plomb le récit édifiant de son calvaire.

Enfin, personne parmi les quelques assistants restés dans la salle malgré l’heure avancée, n’oubliera le récit d’Alan Hervé, père du petit Nohlan, mort à deux ans et demi sous les coups du compagnon de sa mère. Et puis, une poignée de manifestants décide de prendre un verre. Dans la salle du Café du Pont-Neuf, il est minuit et ça fait un bien fou de rire avec Alan, Aurélie et les autres, malgré tout. Pour eux, pour les enfants, on ne doit pas s’arrêter là.

Le 21 juin, une autre manifestation aura lieu à Paris. Y serez-vous ?

Nathy L'Ile

Commentaire(s)