Strahlungswarnung auf verrostetem Behälter,symbolbild, conceptual Environnement

Fleuves radioactifs, déchets nucléaires mal gérés : voilà la France en 2019 !

Des piscines de stockage qui débordent, des fuites qu’EDF ne reconnait que sous la pression, des centrales qu’il faudrait fermer en commençant par les plus récentes : le parc nucléaire français est complètement contaminé… La Criirad (la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité) a démissionné le 10 décembre dernier de la commission locale d’information (CLI) […]

Des piscines de stockage qui débordent, des fuites qu’EDF ne reconnait que sous la pression, des centrales qu’il faudrait fermer en commençant par les plus récentes : le parc nucléaire français est complètement contaminé…

La Criirad (la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité) a démissionné le 10 décembre dernier de la commission locale d’information (CLI) de la centrale nucléaire de Cruas-Meysse (Ardèche) pour alerter sur le manque d’information concernant les multiples incidents qui se produisent régulièrement mais discrètement au sein des centrales nucléaires françaises.

Une eau de cantine et des nappes phréatiques radioactives !
Le motif qui a conduit à cette démission est, entre autres incidents, des fuites radioactives détectées le 15 mai 2018 dans la nappe phréatique située juste en dessous des quatre réacteurs de 900 mégawatts (MW), avec des concentrations vingt fois supérieures à la normale, soit 190 becquerels (Bq) par litre, au lieu des 10 habituellement constatés. De plus, cette contamination a touché l’eau qui alimente la cantine des salariés et des sous-traitants alors que le circuit d’eau destinée à la consommation est supposé être indépendant. Enfin, cette nappe phréatique est directement reliée au Rhône. « La légère augmentation de la présence de tritium dans les eaux souterraines de la centrale est sans conséquence environnementale, ni sanitaire, explique EDF. Les mesures relevées sont très largement inférieures au seuil de potabilité défini par l’Organisation mondiale de la santé, qui est de 7 800 becquerels par litre. » (1) Voilà qui nous laisse une marge, nous devrions être rassurés. Mais Roland Desbordes, physicien de formation, ancien président de la Criirad, conteste ces chiffres : « EDF fait référence à une norme très ancienne sur le tritium. Cela relève du mensonge. La  réglementation européenne applicable en France depuis 2015 fixe le seuil légal à 100 Bq/l. Ce qui est encore trop. Le Canada, par exemple, préconise pas plus de 20 Bq/l. » (2)

Aucune transition énergétique à l’agenda
Le 17 octobre 2018, nos confrères du Canard enchaîné révélaient avoir eu accès à un rapport confidentiel émanant de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, daté du mois de mai 2018. Dans ce document, « constitué d’analyses réalisées par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) à partir d’éléments plus anciens émanant d’EDF, […] l’IRSN commente et actualise une étude – aussi secrète – réalisée par EDF en 2016 » (3). Première surprise : cette étude, qui fait le bilan des matières radioactives nécessaires à la bonne marche des 58 réacteurs du parc français pour la période 2015-2025, ne fait aucune mention de la loi de transition énergétique, adoptée un an plus tôt, qui prévoyait à l’horizon 2025 une baisse de 50 % de la part du nucléaire dans la production d’électricité, soit la fermeture de 19 réacteurs.

Des piscines de déchets saturées !
Après intervention de l’IRSN, EDF a déclaré que si ces 19 réacteurs ferment, « l’arrêt de tous les réacteurs devient inéluctable au plus tard cinq ans après l’arrêt de la première tranche » ! À peine croyable ! Le mystère s’éclaircit quand on apprend que, ainsi que l’expliquent les experts d’EDF et d’Orano (ex-Areva), les vieilles centrales utilisent du MOX (abréviation de « mélange d’oxydes »), en l’occurrence du dioxyde de plutonium et du dioxyde d’uranium appauvri, issu du retraitement des combustibles usés de centrales plus récentes. De ce fait, si les vieilles centrales ferment, les déchets jadis exploités par les plus récentes se retrouveront dans des piscines de stockage, lesquelles sont au bord de la saturation !

Des solutions irréalistes ?
Pour retarder la saturation totale, la première solution proposée par EDF consiste donc à fermer quelques-unes des centrales les plus récentes, tout en en laissant assez en activité pour produire du MOX. Autre solution, construire à Belleville-sur-Loire (Cher), d’ici à 2030, une nouvelle piscine géante. L’IRSN estime que la première solution « présente un caractère fortement théorique », et que pour la seconde, « la capacité industrielle à réaliser ces projets dans les délais prévus n’est pas définitivement acquise. »

Censure
Depuis, le rapport en question a été rendu public. Il est disponible en ligne (4), mais non sans avoir été au préalable barbouillé de noir (10 % du texte – principalement des chiffres et des tableaux – d’après l’estimation de l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest). Cependant, comme le souligne le site d’information environnementale Reporterre, « malgré la censure, le rapport confirme que les piscines de La Hague sont proches de la saturation » (5). Cette censure est loin d’être de bon augure pour le débat public sur le Plan de gestion des matières et des déchets radioactifs (PNGMDR) (6). Comment les citoyens pourront-ils être informés si EDF et Orano masquent des données qui ne relèvent ni du secret industriel ni de la sûreté nucléaire ?

Trafic de surfaces
Que penser également des terres qu’EDF achète en toute discrétion autour de ses centrales (140 ha près de celle de Belleville, 116 à Saint-Laurent-des-Eaux, 120 à Chinon…) ? « Il n’y a aucun projet précis à ce stade, a déclaré EDF à Reporterre (7). Ces terrains peuvent servir aussi bien aux prochaines visites décennales et au démantèlement de réacteurs – pour accueillir des bâtiments et des parkings pour les entreprises partenaires, par exemple – que pour la mise en place de nouveaux moyens de production d’électricité décarbonée, nucléaire ou renouvelable. » Mais les riverains et les agriculteurs alentour s’inquiètent. Dominique Boutin, membre du réseau Sortir du nucléaire et voisin de la centrale, est indigné : « … on a découvert que l’État demandait de bloquer 120 hectares pour une zone d’activité pour EDF. Cela a été dit verbalement, sans que des documents soient montrés. Ce qui nous ennuie, c’est qu’une fois de plus EDF est au-dessus des lois. Parce que, depuis la “loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains” [SRU], on ne peut plus geler des terres que pour un projet précis. » De plus, souligne Dominique Boutin, « … EDF rachète les terres au prix agricole, soit 70 centimes le mètre carré, alors que le prix pour un mètre carré de zone d’activité est de 20 euros ! », et dans tout ça, « la seule chose officielle est la délibération du conseil municipal d’Avoine, le 11 octobre. Le conseil a voté l’aliénation des chemins ruraux qui desservent des parcelles d’EDF. Cela signifie que des agriculteurs ne peuvent déjà plus accéder à leurs parcelles. »

À marche forcée
L’idée retenue par les observateurs pour expliquer ces rachats est le projet d’EDF de construire des réacteurs nucléaires supplémentaires. À ce sujet, on peut lire dans Le Parisien : « “EDF applique une fois encore sa stratégie du fait accompli pour tordre le bras aux décideurs, analyse une source proche du dossier. Elle avance à marche forcée, sans tenir compte des éventuels futurs arbitrages.” Si ces derniers lui sont finalement défavorables, l’entreprise fait systématiquement valoir les investissements déjà réalisés. Et le risque de casse sociale encourue. » (8)

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Le laser pour nettoyer le nucléaire ?
Le 2 octobre dernier, Gérard Mourou, professeur émérite de l’École polytechnique, a reçu, conjointement avec la Canadienne Donna Strickland, le prix Nobel de physique 2018 pour avoir élaboré une méthode de génération d’impulsions optiques ultra-courtes de haute intensité qui, explique-t-il à The Conversation*, « permet d’obtenir des puissances considérables, d’aller dans des domaines de la physique qu’on ne pouvait pas atteindre […] Elles permettent d’obtenir des pressions, températures et champs électriques extrêmement élevés en laboratoire. »
Parmi les applications, « celle qui me tient particulièrement à cœur, confie Gérard Mourou, est le traitement des déchets radioactifs avec nos techniques lasers. Je m’explique : prenez un noyau atomique : il est composé de protons et de neutrons, si on met un neutron en plus ou si on en enlève un, ça change absolument tout. Ce n’est plus le même atome, ses propriétés vont alors totalement changer. La durée de vie de ces déchets est changée fondamentalement : on peut la réduire d’un million d’années à 30 minutes ! On est déjà capable d’irradier avec un laser à grand flux beaucoup de matière d’un seul coup, la technique est donc parfaitement applicable et théoriquement rien ne s’oppose à une utilisation à échelle industrielle. C’est le projet que je suis en train de lancer en collaboration avec le CEA. Nous pensons que d’ici 10 ou 15 ans nous pourrons vous montrer quelque chose. »
* Tonson Benoît, « Conversation avec Gérard Mourou, prix Nobel de physique 2018 », The Conversation, 3 octobre 2018. https://theconversation.com/conversation-avec-gerard-mourou-prix-nobel-de-physique-2018-104338
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1. Benezet Erwan, « Fuites radioactives : EDF accusé d’opacité », Le Parisien, 23 décembre 2018. http://www.leparisien.fr/economie/fuites-radioactives-edf-accuse-d-opacite-23-12-2018-7975563.php
2. Idem.
3. J. C., « Les déchets nucléaires débordent des centrales ! », Le Canard enchaîné, 17 octobre 2018.
4. « Cycle du combustible nucléaire en France », dossier « Impact Cycle 2016 », rapport IRSN n o  2018-00007. https://reporterre.net/IMG/pdf/2018_00007_irsn_rapport_gp_ic_2016_public.pdf< 5. Massemin Émilie, « EDF et Orano censurent un rapport de l’IRSN sur la gestion des déchets nucléaires », 25 octobre 2018. https://reporterre.net/EDF-et-Orano-censurent-un-rapport-de-l-IRSN-sur-la-gestion-des-dechets
6. https://www.debatpublic.fr/plan-national-gestion-matieres-dechets-radioactifs-pngmdr
7. Massemin Émilie, « Dans le Centre, EDF cherche mystérieusement à acheter des terrains », Reporterre, 8 novembre 2018. https://reporterre.net/Dans-le-Centre-EDF-cherche-mysterieusement-a-acheter-des-terrains
8. Benezet Erwan, « EDF prépare le terrain pour de nouveaux réacteurs », Le Parisien, 7 novembre 2018.
http://www.leparisien.fr/economie/edf-prepare-le-terrain-pour-de-nouveaux-reacteurs-07-11-2018-7936878.php
 

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