nouvelle Écriture

Concours de nouvelles : “In Unity”, par William Hervy

Nous avons lancé un concours de nouvelles cet été, et avons demandé à celles et ceux qui se lanceraient dans l’aventure de proposer des solutions à un scénario catastrophe en 2021. Nous remercions toutes les personnes qui ont participé, qui ont partagé avec nous leur coeur, leur plume, leurs tripes, leur imaginaire et leur analyse. Notre choix s’est arrêté sur deux histoires au lieu d’une, dont les auteurs remportent un abonnement numérique à notre magazine pendant un an. Nous n’hésiterons pas à en publier d’autres, avec l’accord de leurs créateurs bien entendu. Commençons par la nouvelle “In Unity” de William Hervy.

 

En rappel, voici le scénario de notre appel à nouvelles :

« 2021…

Selon les médias et le gouvernement, le COVID-19 n’a toujours pas disparu et menace à chaque coin de rue de faire des ravages. Les gens ne peuvent pas s’approcher à moins de deux mètres les uns des autres et marchent masqués. Ils travaillent pour la plupart chez eux, quand ils ont la chance d’avoir un emploi. Les autres dépendent d’aides publiques attribuées sous conditions. Les parents font classe à leurs enfants avec des programmes en ligne obligatoires et identiques pour tous. Présenter son passeport santé avec son historique de tests et de vaccins permet de circuler et d’entrer dans les endroits publics et les commerces. Les théâtres et salles de concert ont fermé. Des drones surveillent les populations en permanence. La délation est encouragée, et les réfractaires au masque et aux vaccins sanctionnés par des amendes, des suppressions d’aides sociales ou envoyés en prison. Aucune manifestation n’est autorisée. Le système économique ne tient que par des prêts bancaires, les pays sont endettés jusqu’au cou et la pauvreté s’est répandue. Les productions agricoles sont au plus bas et l’eau manque.

Mais malgré ce scénario catastrophe, une vague de résistance se forme et le monde prend une tournure imprévue par nos élites… »

 

 

« In Unity »

Une nouvelle de William Hervy

 

Les planches de bois du petit escalier grincèrent dès qu’il posa le pied sur la première marche. Il frissonna. Dans l’air flottait comme une odeur de vieux formol et d’humidité, où se mêlait la poussière des jours anciens. Dans la nuit, tout se taisait. Un petit filet de sueur coula discrètement dans le creux de son aisselle. Solal prit une longue inspiration, ferma les yeux un bref instant, puis continua d’avancer dans l’obscurité moite.

Il savait les risques qu’il prenait. Le couvre-feu avait été décrété dans le cadre du PUSM, le Plan d’Urgence Sanitaire Maximum. Depuis plusieurs jours, les journaux ne parlaient plus que de ça. Il avait cru que cette fois-ci les citoyens réagiraient, que des rassemblements auraient lieu devant le ministère de la Santé. Mais, sans grande surprise, rien ne s’était produit. De toute façon, ça faisait déjà longtemps que plus grand monde ne sortait, même en journée. La plupart des gens télé-travaillaient. On leur demandait des efforts toujours plus intenses, afin disait-on de redresser le pays. Pourtant chaque jour des chiffres plus catastrophiques étaient annoncés. Le chômage avait atteint des records inégalés dans l’histoire et partout, comme une peste, la misère se répandait, inéluctablement.

Quant aux enfants, ils restaient devant leurs écrans pour faire les devoirs officiels préparés par le ministère. Le premier vaccin n’avait pas donné des résultats très concluants. Ils devaient donc impérativement rester confinés en attendant que le deuxième vaccin, actuellement en phase 2, et qui nécessiterait probablement trois rappels, leur soit enfin administré. Il y en avait encore au moins pour cinq semaines. Minimum.

En arrivant dans le hall d’entrée de l’immeuble, la minuterie ne se déclencha pas. L’ampoule n’avait pas été remplacée. Un mince filet de lumière dessinait une ligne droite sous l’épaisse porte cochère de l’entrée. Solal longea lentement le grand mur froid dont la peinture écaillée avait des allures de lèpre, puis s’immobilisa quelques instants afin de reprendre son souffle. Il pensait à son fils, qui venait de fêter ses quatre ans. Il songeait aussi à Lisa, qu’il aimait. Et à son vieux père, toujours en réanimation, lui avait-on dit. Enfin cela, à vrai dire, il n’en savait rien. On lui avait interdit de le voir par mesure de sécurité. Il fallait attendre que la situation s’améliore. Cela faisait déjà huit mois, et elle ne s’améliorait pas.

Il était désormais formellement interdit de sortir après vingt et une heure. Même les attestations dérogatoires n’étaient plus acceptées. Il y avait eu trop de fraudes. Dans sa dernière allocution, le Président avait déclaré que la confiance entre les autorités et les citoyens avait été brisée, qu’il fallait se montrer responsable et cesser de mettre en danger la vie des autres. On était donc tenu d’être altruistes ; un décret venait d’être signé donnant pouvoir aux Agents Mobiles de Sécurité Sanitaire de garder à vue pendant quarante-huit heures quiconque serait pris en infraction et de vérifier systématiquement sur le Fichier Numérique de Santé Commune si vous aviez bien été vaccinés contre les grippes NH2 et NH3. L’amende forfaitaire était passée à 250 euros. En plus d’un stage obligatoire de rééducation à l’hygiène et aux gestes barrières, sous peine d’être durablement incarcéré. Toute récidive serait très lourdement sanctionnée. On risquait des peines de prison ferme. Trois mois minimum. Tolérance zéro.

……

La rue semblait dormir profondément. Plus que jamais déserte, en ce creux de nuit. Seule, dans un ciel sans nuages, trônait la lune, pleine, ronde, irradiant son halo sur la ville. Sur le bitume s’étendait l’ombre mince des réverbères auxquels avaient été accrochés les nouveaux modèles de caméra de vidéo-surveillance à reconnaissance faciale. On savait qu’elles ne fonctionnaient pas. Du moins pas encore. Ce modèle de caméra, de fabrication allemande, avait encore bien du mal à identifier les visages masqués. On était sur le point de recevoir une grosse commande d’un nouveau modèle qui, venu de Chine, reconnaitrait les micro-expressions des yeux avec une précision telle qu’enfin le port du masque obligatoire n’entraverait plus le fichage et le traçage des individus. Solal savait de source sûre que les anciens modèles, non encore remplacés, ne risquaient en aucune manière d’alerter les autorités policières. Il allait néanmoins falloir redoubler de prudence. Car les brigades mobiles de la Police de la Santé sillonnaient la ville. Il fallait rester extrêmement vigilant, et surtout ne jamais s’attarder plus de quelques secondes au même endroit. Dans le cœur de Solal battait une pulsation rapide. Il jeta un regard furtif vers la droite, remonta son masque très au-dessus de son nez, et se mit à courir, sa guitare fermement attachée dans le dos. Une petite brise de printemps soufflait. Il faisait doux.

Lorsqu’il décrocha son vélo, une sirène hurlante retentit, déchirant le grand silence de la nuit. Il sursauta, se coucha à plat ventre sur le bitume juste en dessous d’un de ces immenses panneaux clignotant qui représentait un gigantesque masque chirurgical sur lequel était écrit « Pour votre santé, le port du masque est obligatoire. Protégez-vous et protégez les autres ». Tapi derrière une voiture, il percevait le léger vrombissement d’hélicoptère si caractéristique du vol des drones. Son cœur palpitait intensément dans sa poitrine. Il reconnut très clairement la voix qui déclarait mécaniquement : « Vous n’avez pas l’autorisation de circuler dans cette zone. Pour votre sécurité, veuillez rejoindre immédiatement votre domicile. » Il retint son souffle.

Solal comprit très vite que ce n’était pas pour lui. Il aperçut, tout au bout de la rue, deux drones qui tournaient comme de grosses mouches métalliques autour d’une ombre, répétant inlassablement leurs injonctions sur un ton martial. Il fallait profiter de cette diversion inespérée pour fuir sur-le-champ. Il enfourcha son vélo et se mit à pédaler à toute force. Les petites rues défilèrent les unes après les autres. L’heure du rendez-vous approchait à grand pas. Il savait que ce soir-là, il ne devait pas arriver en retard. Impossible. L’enjeu, cette fois-ci, était trop important.

On avait convenu de se réunir clandestinement ce soir-là. La date avait été retenue depuis plusieurs semaines et communiquée au groupe via une messagerie cryptée. On savait que, ce 21 mars, le paysage astral était particulièrement favorable. Les conjonctions planétaires, couplées à l’énergie puissante de la pleine lune créaient un champ électromagnétique amplificateur d’une rare intensité. On ne pouvait pas laisser passer une telle occasion.

La Résistance avait mis du temps à s’organiser. Il avait fallu s’affranchir de la surveillance numérique, répartir les missions de chacune et de chacun, et trouver un lieu sûr pour les réunions hebdomadaires. Le « havre des chênes », dans la forêt, s’était avéré être le meilleur endroit. On y était protégé des drones et de la surveillance satellite par la masse touffue que formaient les ramures infinies de ces arbres centenaires.

……

Un grand cercle commençait à se former, tandis que les participants affluaient de toute part, sortant des buissons, émergeant des bosquets d’arbres, dans la lumière diaphane de la lune. Au centre avait été disposé un gigantesque mandala fait de graines, de fleurs et de fruits. Une mosaïque de couleurs apparaissait à la lumière des nombreuses bougies qu’on avait disposées tout autour, et dont les petites flammes, chaudes et discrètes, vacillaient tendrement dans l’air parfumé de la nuit. Tandis que certains ramassaient des branches mortes pour préparer le feu sacré, les musiciens commençaient à chauffer leurs instruments. Solal s’assit parmi eux, lança un regard complice à ses camarades et s’accorda sur la harpe qu’une jeune fille aux cheveux tressés faisait doucement sonner. Les cordes d’un violon vibraient à l’unisson, des tablas indiennes faisaient entendre leurs pulsations aquatiques, un harmonium prolongeait quelques notes en longues nappes épaisses et rugueuses. Une flûte aussi, se mêlait au groupe, déposant de petites notes pointées comme autant de touches de couleurs sur la toile sonore qui, tranquillement, s’esquissait sous la toiture imposante des chênes anciens. De tous côtés, les êtres humains continuaient d’affluer. Ils se comptaient maintenant par centaines. Chacun, avant de s’installer, allait déposer un objet au centre du cercle, une pierre précieuse, un talisman, une offrande quelconque, le portrait d’une divinité égyptienne ou hindoue. La cérémonie était sur le point de commencer.

Tout à coup s’éleva puissamment le son ancestral OM par lequel les participants ouvraient le cercle en s’harmonisant. La vibration vint résonner contre les troncs ridés des très vieux arbres. Ainsi débuta le rituel, dont l’élaboration avait nécessité, de la part des organisateurs, un sens aigu de la ruse, ainsi qu’une infinie discrétion. On se retrouvait ici chaque fois plus nombreux pour célébrer la vie. Pour se dépouiller une bonne fois pour toute des peurs, des angoisses et des fausses croyances que la propagande sanitaire ne cessait d’asséner dans le psychisme de million d’individus. Il était devenu impératif d’organiser la Résistance. Des milliers de personnes, étouffant sous leurs masques, n’accordant plus aucun crédit à la prétendue nécessité des vaccins, refusant de vivre confinés, avaient décidé de dépouiller leurs visages de cette abominable camisole, de libérer leurs esprits trop longtemps pris au piège du décompte incessant du nombre des morts et des hospitalisations, et de se retrouver tous ensemble pour élever leur niveau de fréquence vibratoire par le chant, la danse, la transe et le rire. Ce soir-là, on venait goûter au sentiment devenu le plus rare et le plus subversif, la Joie.

Alors on entonna des chants sacrés, à l’unisson. Des centaines de voix s’élevèrent pour invoquer les grands maîtres, les sages, les éveillés, les mystiques qui tous, par leurs paroles, par leur art, par leur présence un jour, en ce monde, avaient profondément marqué l’humanité. Krishna, Bouddha, Jésus, Ganesh l’éléphant, Kalî la destructrice, Oshun la déesse des eaux, tous descendaient de leurs contrées célestes et s’invitaient à la fête, dans leurs habits de lumière, arborant un simple sourire de quiétude et de confiance en l’humanité.

On commençait les chants doucement, dans un recueillement pudique et religieux, puis peu à peu les voix montaient, les notes se mettaient à virevolter, les cordes des guitares et de violons, sous le geste plein de ferveur des musiciens, produisaient de petites étincelles jaunes et blanches, des rires éclataient çà et là comme des éclats de cristal. On se mettait alors à danser fiévreusement, à sauter, à crier, les bras s’agitaient dans les airs, des couronnes de fleurs circulaient comme des serpents magiques. On se serrait dans les bras les uns des autres, on courait à perdre haleine, on avait les pieds plein de la poussière de terre qu’on remuait en tous sens, laissant se former comme une brume sépia au ras du sol. On en pleurait, même, de se regarder enfin, de voir autour de soi des visages nus, des yeux et des bouches humaines, qui s’ouvrent pour crier, pour morde à pleines dents les fruits qu’on avait déposés, pour dire sans étouffer les mots d’amour et de reconnaissance si longtemps bâillonnés.   A plein poumons, on respirait l’odeur des plantes, le parfum de l’humus et des feuilles séchées. On s’enivrait le nez en l’air, de sentir l’oxygène frais entrer sans entraves dans nos narines grandes ouvertes, offertes à la fraîcheur de cette nuit sublime.

Solal, concentré sur ses arpèges, les doigts presque en sang, sentait s’épaissir tout autour de lui comme un champ de force d’une incroyable densité. Il savait que ces énergies décuplées ne restaient pas localisées au havre des chênes, mais rayonnaient aux alentours, s’épandaient sur des kilomètres comme une onde immense, pareille aux cercles concentriques que créent les galets lancés dans l’eau lisse des grands lacs. Les peurs se dissolvaient dans l’implacable courant de ce fleuve de joie pure, inondant les espaces insensés du ciel aux milliards d’étoiles. Tout est relié à tout, se disait-il. Tout vibre. Tout respire. Rien ne se perd. Tout est plein d’âmes. Il ouvrit les yeux pour contempler le monde. Les chants se modulaient, les basses, les tierces et les octaves dansaient elles aussi. L’ivresse de la vie, l’amour infini de la liberté. Un monde nouveau était en train de naître, dans la tiédeur de ce printemps plein de promesses. Il en avait désormais la certitude. Pour lui, pour son fils, pour celle qu’il aime, pour l’humanité entière.

La fête se prolongeait dans l’aube balbutiante tandis que, dans le ciel, une grosse lune rousse intensifiait les émotions, attisant de son feu les vagues de conscience et d’amour pur, comme aux temps ancestraux où les hommes et les femmes se retrouvaient autour d’un brasier pour se sentir unis. We are Unity. I am Unity. Immunity.

William Hervy

 

nouvelle

Image par Okan Caliskan de Pixabay

 

William Hervy a 38 ans et est passionné depuis longtemps par la littérature, la philosophie, la musique et toute forme d’expression artistique en général.
Il enseigne le français dans un collège de la banlieue parisienne depuis une dizaine d’année. A côté de ça, il est guitariste, et organise régulièrement des cercles de chants sacrés sur Paris. Au terme de trois années de formations, il enseigne aussi les techniques méditatives du Kundalini Yoga ainsi que la relaxation au Gong. Ces derniers temps, il s’était dit qu’il aimerait bien se remettre à écrire. En tombant sur notre annonce, il s’est dit que c’était le moment ou jamais.

 

Image de couverture par 955169 de Pixabay 

 

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