Conscience Maïeusthésie : clarification à propos de la Communication NonViolente (CNV)

Nous éditons sur cette page le courrier d’Isabelle Padovani que nous avons publié dans NEXUS n° 105 (juillet-aôut 2016), en réponse à l’article « Maïeusthésie, un nouveau paradigme en psychothérapie ? » paru dans NEXUS n° 103 (mars-avril 2016).

maieusthesie-NEXUS-103-web

 

 

 

 

 

 

« Maïeusthésie, un nouveau paradigme en psychothérapie ? », NEXUS n° 103 (mars-avril 2016).

 

enveloppe Maïeusthésie : clarification à propos de la Communication NonViolente (CNV) selon Marshall Rosenberg

Isabelle Padovani

 

 

 

 

 

Isabelle Padovani, formatrice certifiée du Centre pour la Communication NonViolente et responsable pédagogique d’un cursus de formation de praticiens en accompagnement individuel par la CNV, nous a écrit après avoir lu notre dossier sur la maïeusthésie(1).

J’ai lu hier le dossier sur la maïeusthésie réalisé par Nexus n° 103 et j’ai été amusée d’y découvrir que je faisais l’ouverture du premier article de ce dossier, avec cette citation de moi sur Thierry Tournebise extraite de l’une de mes vidéos, qui a apparemment incité Sylvie Gojard à aller le rencontrer… Je célèbre que cette petite phrase ait pu contribuer à son élan et, indirectement, à la naissance de ce dossier sur la maïeusthésie!
C’est vraiment joyeux pour moi de voir Thierry Tournebise et la maïeusthésie ainsi mis à l’honneur, car lui comme son processus sont chers à mon cœur pour tout le précieux qu’ils offrent dans l’accompagnement des personnes souffrant dans leur vie quotidienne des conséquences de blessures du passé.

Suite à la lecture de cet article, j’ai contacté Gilles Cointepas et Thierry Tournebise en leur proposant d’apporter ensemble quelques précisions par rapport à ce qu’ils avaient écrit à propos de la CNV dans l’encadré « Thérapies cousines » de ce dossier (page 91) : Gilles comme Thierry ont répondu chaleureusement à ma demande et voici les compléments que nous avons l’élan d’apporter ensemble à deux paragraphes de cet article.

Le premier paragraphe : « Le praticien en maïeusthésie Gilles Cointepas soulève une différence majeure : en CNV, on propose une action simple et immédiate réalisable dans un temps assez court, alors qu’en maïeusthésie, on identifie plutôt un besoin fondamental, ontique, qui a été frustré. »

J’ai été étonnée en lisant cela, car le cœur de la CNV n’est pas la recherche d’une action, mais la connexion aux besoins fondamentaux de chaque être humain… Cette attention portée aux besoins sous-tendant les actions de chaque être constitue l’axe central du processus de la CNV et celui de la formation des praticiens en AI-CNV (Accompagnement Individuel par la CNV), invitant le praticien à porter toute son attention sur le précieux qui est en jeu pour la personne dans ce qu’elle est en train de partager… exactement selon ce que dit Gilles Cointepas dans la suite de l’article en parlant de la maïeusthésie : « L’être est toujours priorisé (celui qu’il est, celui qu’il a été, ceux dont il est issu), toujours présent avec cette frustration ontique. Il est priorisé d’abord parce que l’événement appartient au passé et qu’on ne peut pas changer le passé. ensuite parce que cela revient à chercher à apaiser la personne, ce qui revient à nier son vécu. en maïeusthésie, on ne cherche pas à apaiser, juste accueillir l’être avec son vécu. »

Je reconnais en chaque mot de cette phrase la parenté entre l’approche de la maïeusthésie et celle de la CNV, qui toutes deux priorisent la qualité de la connexion avec l’accompagné à la recherche de solutions.

J’ai donc écrit à Gilles pour lui demander ce qui, dans son expérience, avait pu lui laisser penser que l’intention de la CNV était de proposer des demandes concrètes dans de brefs délais plutôt que de soutenir l’émergence du précieux de l’être. J’ai été par l’accueil bienveillant et chaleureux qu’il a réservé à mon mail, et c’est avec joie que je partage ici sa réponse : « Si mon jugement sur la CNV et sa comparaison avec la maïeusthésie peuvent laisser croire à une sorte de concurrence où l’une serait au détriment de l’autre, je comprends que cela suscite une demande de clarification. Surtout si ce que je dis peut donner une vision incorrecte ou à contresens de la CNV.

J’ai dit qu’“en CNV, on propose une action simple et immédiate réalisable dans un temps assez court”, car à l’époque de ma formation qui remonte à plus de 15 ans, c’est comme cela que m’a été présentée la CNV, en tout cas pour la partie “faire une demande” du processus.

Je me rappelle que lors d’un exercice où l’on travaillait Observation, sentiment, Besoin, Demande, j’avais formulé une demande pas suffisamment concrète et qu’on m’avait fait cette remarque que toute proposition devait être réalisable dans un délai de quelques jours tout au plus. Cette façon de concrétiser une demande m’avait semblé tout à fait cohérente.

Bien sûr, la CNV ne se limite pas à une méthode de communication qui recherche à combler les besoins par des demandes concrètes mais, comme vous le dites, est essentiellement l’accueil de l’être dans son intégralité.

En découvrant la maïeusthésie, j’ai d’ailleurs pris conscience que la posture indispensable à cette pratique est essentiellement la même que celle requise pour la pratique de la CNV. C’est la posture d’accueil et de bienveillance sans volonté ni nécessité d’apporter une solution. Cet état “d’ouverture” qui permet d’être simplement en présence d’un être et de l’accueillir dans son intégralité, avec son vécu.
C’est là que se trouve à mon sens la racine commune de la CNV et de la maïeusthésie et qui fait qu’elles sont cousines: je dirais même qu’elles sont sœurs. J’espère que ces explications apporteront du sens à ce que j’ai dit. Très cordialement, Gilles Cointepas. »

J’ai beaucoup de gratitude envers Gilles pour avoir accepté de clarifier ses propos : cela m’a permis de comprendre que c’est en se souvenant de cet exercice sur la demande concrète vécu il y a 15 ans qu’il a écrit cette phrase parlant de cette étape du processus de la CNV comme s’il s’agissait de l’intention principale du processus.

En fait, l’intention principale de la CNV étant la connexion aux besoins de la personne accompagnée, la demande concrète arrive seulement en fin de séance (si nécessaire) dans l’accompagnement individuel et une fois que l’être s’est senti complètement rejoint dans ce qui le touche le plus: elle est alors un soutien à la concrétisation du petit pas que pourrait faire la personne vers le nourrissement de ses besoins.

Le second paragraphe sur lequel nous souhaitons apporter une précision vient de l’interview de Thierry Tournebise: comme il utilise le terme de «praticien en CNV» dans une phrase pour parler en fait d’un pratiquant en CNV, j’ai imaginé que cela pourrait générer une petite confusion pour le lecteur qui appliquerait ce dont témoigne Thierry quand il parle d’un pratiquant (qui a peut-être fait un stage ou deux, ce qui ne garantit pas son intégration du processus) à un praticien en AI-CNV, dont les compétences ont été validées à l’issue d’un cursus de trois ans par des formateurs certifiés du CNVC. J’ai donc également contacté Thierry à ce sujet et voici sa réponse, qui fait tout autant joie à mon cœur que celle de Gilles :

Thierry-Tournebise

 

 

 

 

 

« Je remercie Isabelle Padovani de m’avoir interpellé sur l’éventualité qu’une ombre puisse avoir involontairement été portée sur la CNV dans l’article de mars sur la maïeusthésie.

En effet, la maïeusthésie ne peut qu’être dans le respect des autres approches et le moindre dénigrement ne correspondrait pas à son éthique. Je suis heureux d’avoir l’opportunité d’écrire quelques lignes en complément pour remédier à cette éventualité négative. Naturellement, le non-dénigrement ne consiste pas à tout approuver sans discernement, mais à toujours aller voir la justesse qu’il y a dans ce qui s’est passé. Voici le passage en question : “Interrogé sur la CNV, Thierry Tournebise en reconnaît les apports considérables, tout en s’étonnant ‘du froid’ que jette parfois, dans une réunion, l’intervention d’un praticien en CNV, ‘ce qui ne vient évidemment pas, précise-t-il, de l’enseignement de Rosenberg’.” Ce que Marshall Rosenberg nous a légué avec la CNV est d’une qualité exceptionnelle. Quand il parle d’empathie, il énonce de façon détaillée ce qu’en maïeusthésie nous appelons “validation existentielle”. Quand aussi il évoque les besoins, il insiste sur les besoins “ontiques” (besoins existentiels qu’il nomme “besoins spirituels”).

Quand Marshall Rosenberg invite son lecteur à prendre la mesure de cette humanité dans la communication, il n’hésite pas à citer Tchouang Tseu: “L’écoute exclusivement auditive est une chose. L’écoute intellectuelle en est une autre. Mais l’écoute de l’esprit ne se limite pas à une seule faculté – l’audition ou la compréhension intellectuelle. elle requiert un état de vacuité de toutes les facultés. Lorsque cet état est atteint, l’être tout entier est à l’écoute. On parvient alors à saisir directement ce qui est là, devant soi, ce qui ne peut jamais être entendu par l’oreille ou compris par l’esprit.” (Les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs, page 107.)

Marshall Rosenberg insiste sur le fait qu’“un message difficile devient une occasion de contribuer au bien-être de quelqu’un” (Id. page 118), et aussi sur les besoins qu’il nomme “spirituels” (beauté, harmonie, inspiration, ordre, paix)… qu’Abraham Maslow désignait par le terme “besoins ontiques” (Id. page 71).

Nous ne pouvons que nous désoler que des personnes formées à la CNV ne prennent toujours pas suffisamment en compte ces nuances si précieuses. Mais il est vrai que l’intégration demande du temps, de l’expérience et que les premiers pas ne sont pas toujours aisés. Il en va ainsi de toutes les approches, y compris de la maïeusthésie. Il appartient aux formateurs d’avoir une vigilance à ce sujet. »

Tout comme Thierry, je me sens désolée lorsque je vois que l’intention première de la CNV n’est pas toujours perçue par les personnes en ayant suivi quelques formations : j’essaie, dans les rencontres que j’anime et les vidéos que je diffuse sur ma chaîne YouTube (www.youtube. com/c/IsabellePadovani), de mettre l’accent sur le fait que l’intention du processus de la CNV a davantage à voir avec une qualité de présence à soi et à l’autre qu’avec une manière de parler en suivant quatre étapes. Personnellement, il m’a fallu cinq années de pratique de la CNV pour commencer vraiment à « entrer dans le sujet » et j’ai toujours l’impression après quatorze années de pratique d’en être toujours au commencement lorsqu’il s’agit de privilégier la qualité de la connexion plutôt qu’un résultat à atteindre…

En conclusion, je partage l’avis de Thierry sur la vigilance que les formateurs en CNV ont à avoir dans la transmission de cet art de vivre: je considère comme essentiel de mettre l’accent sur l’importance de la qualité de présence et sur l’intention d’un nourrissement mutuel des besoins de chacun, plutôt que sur l’apprentissage d’une manière particulière de s’exprimer…

J’ai l’expérience que lorsque cela n’est pas fait, les personnes qui découvrent la CNV risquent de parler une « CNV de bouche » en utilisant les quatre étapes que propose le processus pour soutenir son intention, sans être animées par ladite intention, ce qui sera alors immédiatement perçu par leurs auditeurs, le langage verbal ne représentant que 7% de la communication entre êtres humains2…

Ainsi, si mon intention n’est pas avant tout la qualité de la relation entre nous, quels que soient les mots que je vais employer, vous percevrez que je cherche à obtenir ce que je veux et vous serez exaspéré que j’utilise une forme de langage qui vous semble tenter de le masquer !

Je recommande donc chaleureuse- ment à toutes les personnes s’initiant à la CNV de lire cet article de Miki Kashtan (formatrice américaine cer- tifiée du CNVC) intitulé « Écueils principaux dans l’usage de la CNV » : www.communification.info/pdf/ MK_Ecueils_CNV.pdf

Je me dis qu’il serait précieux que ce texte soit remis à chaque personne commençant la CNV : ceci pourrait contribuer à éviter les expériences comme celles vécues par Thierry avec des personnes débutant en CNV et donnerait au grand public une image plus claire de la beauté de ce processus que je chéris tant !

Je célèbre de vivre à une époque où des approches relationnelles et thérapeutiques « cousines » comme la maïeusthésie et la Communication NonViolente existent et je suis heureuse de pouvoir œuvrer chaque jour à leur diffusion auprès du plus grand nombre, me disant que cela contribuera sans doute à davantage de paix sur cette Terre, à partir de la paix intérieure goûtée par chacun !

Isabelle Padovani
www.communification.eu

(1) À noter que Nexus n° 99 (juillet-août 2015) a consacré son dossier de une à la CNV.
2. Selon le professeur Albert Mehrabian, le verbal représente 7 % de ce qui est perçu dans la communication entre deux êtres humains : 93 % de la communication est non verbale
(à répartir entre le non-verbal visuel pour une grosse moitié, et le non-verbal auditif pour une petite moitié).

• Site de Thierry Tournebise sur la maïeusthésie :

www.maieusthesie.com

Liste des praticiens en maïeusthésie :

www.maieusthesie.com/nouveautes/stages/ certification/praticiens_%20certifies.htm

Site d’Isabelle Padovani sur la Communication NonViolente :

www.cnv-ip.com

Liste des praticiens certifiés en AI-CNV : http://bit.ly/AI-CNV_Praticiens

Sites des formateurs certifiés du CNVC (Centre pour la Communication NonViolente) :

– En France : www.cnvformations.fr/

– En Belgique: www.cnvbelgique.be/

– En Suisse : www.cnvsuisse.ch/fr/