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Survols de nos centrales : et si ce n’était pas des drones ?

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Depuis le 5 octobre, les Français dorment à poings fermés, une bombe sous l’oreiller. Ils font tous le même rêve : d’inoffensifs drones survolent impunément d’inoffensives centrales nucléaires. Tout est sous contrôle et tout est mis en œuvre pour mettre rapidement fin à cette mauvaise plaisanterie… À NEXUS, quand il est question du nucléaire, on a le sommeil léger. Nous avons donc décidé de nous rendre sur place et d’enquêter auprès d’experts, de pilotes, de gendarmes et de témoins.

ovni_centrale_golfech

En comptant le survol de la centrale de Cattenom, en Moselle, dans la nuit du 10 au 11 novembre, on dénombre à ce jour 19 survols détectés depuis le 5 octobre dernier, sans qu’aucun n’ait donné lieu, officiellement, à une interception. Plus étonnant encore, aucune image n’a jamais été diffusée, les médias en étant réduits à passer en boucle le survol historique de Greenpeace ou des images d’archives des centrales sous un ciel désespérément vide.

Incroyable que personne n’ait eu le réflexe de sortir son mobile ou sa caméra pour capturer la moindre image de ces drones, non ? N’y a-t-il aucune trace radar, aucune anomalie captée par une caméra de surveillance ? Pourquoi aucun JT ne s’est-il risqué à reconstituer la trajectoire d’un de ces objets ? Même si EDF avait voulu interdire la diffusion d’images, rien n’empêche aujourd’hui le moindre témoin anonyme de poster son trophée sur la Toile. Seraient-ils impossibles à photographier ?

L’hypothèse ufologique

Plus le phénomène se prolonge et plus s’éloigne la piste de drones civils. Leur portée limitée, la difficulté à les piloter la nuit et sous les intempéries, la taille évoquée par certains témoins (2m, 6 à 7 m), leur silence (les drones civils produisent un bruit d’hélice), etc., laissent plutôt penser à des appareils militaires. Pourtant, les spécialistes que nous avons interrogés (lire plus loin) ne reconnaissent aucun modèle connu, civil ou militaire, dans les descriptions faites par les témoins. Une question vient alors à l’esprit : pourquoi parle-t-on de drone, alors qu’EDF lui-même fait à chaque fois état d’ »aéronef assimilable à un drone » ?

Parce qu’il est impossible, en France, d’oser parler d’ufos, d’ovnis ou de PANs (phénomènes aérospatiaux non identifiés) sans risquer sa crédibilité et sa carrière. Paradoxe : nous sommes pourtant l’un des seuls pays au monde à disposer d’un organisme d’État chargé de les étudier. Nous avons ainsi contacté au Cnes (Centre national d’études spatiales), à Toulouse, le Geipan – Groupe d’études et d’informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés – qui a en charge officiellement le dossier ovni en France. Sa réponse est nette : « Nous n’avons pas été saisis. C’est EDF et les gendarmes qui ont repéré ces drones et les ont identifiés comme tels. Si un seul témoin lambda les avait vus, sans les identifier comme drones, le rapport d’observation serait arrivé sur le bureau du GEIPAN. » Dont acte !

5 novembre 1990

Cette piste ouvre pourtant d’intéressantes perspectives. Les connaisseurs savent que depuis une cinquantaine d’années, de nombreux ovnis ont été observés au-dessus d’installations nucléaires du monde entier (1). Les survols actuels ne sont pas sans rappeler la vague d’ovnis du 5 novembre 1990… il y a tout juste 24 ans (2). Ce jour-là, à partir de 18 h 30, des objets lumineux avaient été aperçus dans le ciel au-dessus de la France. On estime à plusieurs milliers le nombre de témoins français. À l’époque, on ne parlait pas de drones. Le Cnes conclura à la chute d’un étage d’une fusée russe et l’affaire sera classée. On avait pu lire que certains de ces « débris » projetaient vers le sol des faisceaux lumineux, comme c’est le cas de certains drones actuellement au-dessus de nos centrales . Mais une autre ressemblance nous a frappés : celle entre un croquis d’objet non identifié dessiné par un témoin de cette vague de 1990, à Vert-Saint-Denis (Seine-et-Marne), et le dessin que nous avons recueilli auprès d’un témoin du survol de Golfech (Tarn-et-Garonne), le 30 octobre 2014 (lire plus loin).

Ces deux événements ont-ils un lien ? En dépit des messages « rassurants » des autorités, le phénomène actuel est autrement inquiétant : les objets de 1990 se sont contentés de traverser l’hexagone d’ouest en est, ceux de 2014 montrent un grand intérêt pour notre parc nucléaire, point névralgique de l’approvisionnement énergétique de toute l’Europe, dont la dangerosité n’est plus à démontrer depuis Tchernobyl et Fukushima.

Témoignage : une image, enfin !

S’agit-il d’engins-espions ou militaires ? Nous avons interrogé des spécialistes de l’aérospatiale, de l’armement et de la sécurité nationale. Mais nous avons d’abord recueilli le récit d’un témoin oculaire du survol de Golfech (Tarn-et-Garonne), ingénieur d’une quarantaine d’années.

Le soir du 30 octobre, avec un ami, il remarque vers 21 heures environ, dans le ciel, un point lumineux intense. Il pense d’abord à une étoile, mais réalise aussitôt l’absence de corps stellaire aussi bas dans le ciel. La luminosité augmente, faisant penser à un projecteur d’avion « type Airbus ou Boeing, mais c’était trop bas pour que cela soit possible ». Les amis prennent une paire de jumelles, pour mieux voir les détails de cet objet. L’un regarde avec l’optique, l’autre à l’œil nu. Le phénomène est fixe durant une minute. Il semble être au-dessus de Donzac, commune très proche de la centrale, à environ 5 km des observateurs. L’altitude est estimée à 200 m, « pas beaucoup plus haut que les tours de la centrale », précise l’un d’eux.

croquis ovni Golfech

Croquis exécuté d’après l’observation d’un objet volant au-dessus de la centrale de Golfech le 30 octobre 2014.

L’objet prend des photos !

Quelques instants plus tard, le point commence à bouger à faible vitesse tout en pivotant sur lui-même, comme pour amorcer un virage. Une seconde lumière apparaît sur l’objet, comme un flash se déclenchant très rapidement en continu. L’un des témoins pense que des photos sont réalisées par cet appareil. L’objet bouge toujours et se dirige vers les observateurs, accélérant à une vitesse comparable à celle d’un avion de type Cessna. Lorsqu’il est à environ 500 m des observateurs, ceux-ci discernent surtout son gros projecteur de lumière blanche. Il semble s’immobiliser pendant environ 20 secondes. À ce moment, la silhouette de l’engin apparaît nettement aux deux amis : « Il avait la forme d’un avion ou d’un drone [ndlr : type drone américain, avion stylisé), ne faisant aucun bruit. On pouvait entendre un engin agricole sur un coteau à droite, mais rien venant de cet objet ». Le témoin principal souligne qu’il a pu voir « deux ailes longues », dont il estime l’envergure entre 6 et 7 m.

D’autres détails apparaissent aux jumelles : deux autres points jaune-blanc aux extrémités des ailes et le spot blanc à l’avant, toujours bien visible. Un autre point lumineux, rouge, situé sous l’objet se détache encore visuellement. L’engin continue alors sa trajectoire vers Agen avant de disparaître aux yeux des deux observateurs. Le témoin principal insiste sur un détail : « Les contours étaient flous, gris sombre ». En fait, cet objet n’aura pas cessé d’évoluer par phase de mouvements et d’arrêts, flashant régulièrement son environnement avec une sorte de spot avant, tout en émettant une lumière rouge ventrale et deux lumières jaune-blanc sur l’arrière.

L’avis d’un expert en aéronautique

Un expert en aéronautique à qui nous avons confié la description des témoins explique : « Un drone de 6 m, c’est très grand, il faut une lourde technologie embarquée. Le profil de l’objet ressemble à celui d’un aéronef furtif, comme certains drones US à turboréacteur. Un bruit très important se fait entende à la sortie de la tuyère. Cette lumière blanche à l’avant est curieuse. Une tuyère d’éjection émet une lueur rougeâtre due de la combustion interne (1 000° environ), une lumière blanche de combustion signifierait une température beaucoup plus importante. Le contour flou fait penser à un effet de rayonnement magnétique. C’est une hypothèse. Les autres lumières n’ont visiblement aucun intérêt, à part celui d’un camouflage pour passer pour un aéronef civil ».

Version officielle vs témoins civils

La presse locale a précisé que les gendarmes avaient bien suivi un drone sur 9 km, globalement dans la même direction que celle indiquée par les deux témoins. Mais la version officielle, celle livrée par les gendarmes, diffère totalement de celle des deux témoins : « Ce n’est pas un jouet, mais un drone pro à quatre hélices qui a été vu vers 21 h [le 30/10], d’une envergure de 60 cm! ». Ainsi, on peut s’étonner que la seule centrale au-dessus de laquelle deux témoins ont affirmé avoir aperçu un drone « non conventionnel » est aussi celle pour laquelle la presse locale a obtenu des descriptions précises des autorités. Les deux témoins civils de Golfech peuvent-ils s’être trompés à ce point ? Pour ce qui est des autres centrales, il semble que les témoins soient tous des agents d’EDF ou des gendarmes. Sauf information contraire, on ne parvient à obtenir de ces témoins-là aucun détail sur les directions, la motorisation et la taille desdits drones. Golfech semble avoir reçu en fait la visite d’un drone qui n’a rien de civil et qui dépasse le cadre du « droniste » amateur.

Creys-Malville : Un drone de 2 m

Le 3 novembre, vers 19 h 30, deux drones sont aperçus au-dessus du site de Creys-Malville (Isère). Un dispositif est aussitôt mis en place, comprenant notamment un hélicoptère de la section aérienne de gendarmerie de Bron (Rhône). Cette unité militaire est équipée d’un Eurocopter EC135 doté d’une caméra infrarouge pouvant filmer une plaque minéralogique à plusieurs kilomètres, couplée à un projecteur capable d’éclairer de nuit un stade de foot dans son intégralité. Le drone n’a pas été « retrouvé ». L’on sait seulement que l’un des deux appareils non identifiés mesurait deux mètres de diamètre. Le couple de drones se déplaçait dans le sens Sud-Nord.

L’avis d’un pilote

Un pilote d’avion connaissant bien la région nous confie : « L’affaire de Creys-Malville m’étonne. Au moment de l’observation, il faisait nuit, avec une météo très pluvieuse et venteuse. Pour se repérer dans la nuit avec ces conditions – avec un drone mesurant 2 m – il faut être à l’affût, et le pilote du système radio-télécommandé doit être super fort. Je ne connais pas un amateur de modélisme chevronné qui puisse faire voler son appareil avec des rafales de vent de 70 km/h. De plus, il y a un réel danger. Faire voler deux drones en simultané la nuit, c’est un exploit. À part les militaires utilisant le guidage satellitaire avec des engins très performants, je ne vois rien d’autre. Peut-on imaginer des petits malins ayant piraté des satellites GPS. C’est une option complexe ».

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Encadré : Les drones du commerce

Les drones civils vendus dans les magasins de modélisme sont à structure carrée ou ovale. Ils mesurent de 30 à 90 cm de diamètre en moyenne, pour une épaisseur de 15 à 40 cm. Il ressemble à des sortes d’insectes, mais pas à des avions ni à des disques volants. Sans vraie ossature, ils sont munis de petites hélices et sont difficiles à piloter la nuit. Dans tous les cas, leur portée est limitée à quelques centaines de mètres. Ce sont des distances théoriques, car même équipé de petite caméra, il est recommandé de ne pas perdre le drone de vue pour éviter d’en perdre le contrôle. Certains sont équipés de GPS pour qu’ils restent en contact radio avec la télécommande. Les prix des drones civils varient de 150 à 2 000 euros en moyenne. Des jouets de moins de 10 cm peuvent coûter quelques dizaines d’euros.

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L’embarras des autorités

« Nous n’avons aucune piste pour le moment », lançait le 2 novembre Ségolène Royal, ministre de l’Environnement, avouant ainsi que les autorités n’avaient pas identifié la source des survols illicites. Le 6 novembre, nous avons interrogé le secrétariat général de la Défense et de la sécurité nationale qui nous a renvoyé au communiqué officiel diffusé le 1er novembre, selon lequel « des survols de drones sont actuellement effectués de manière répétée et simultanée sur certains sites nucléaires de notre pays. L’objectif manifestement recherché par ce type de provocation organisée est de perturber la chaîne de surveillance et de protection de ces sites. L’ensemble des services de l’État, en charge de la sécurité et de la sûreté des points d’importance vitale, sont mobilisés depuis le début des survols pour identifier les responsables de ces actes et y mettre un terme ».

Le 30 octobre, Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, indiquait que « des dispositions sont prises pour neutraliser les drones qui survolent illégalement les centrales nucléaires ». Plus de dix jours plus tard, ces dispositions n’ont pas démontré leur efficacité.

De son côté, l’armée de l’air tient à minimiser la menace éventuelle. Le colonel Jean-Pascal Breton, son porte-parole, souligne « qu’ils étaient de petite taille. Le niveau de menace n’est pas jugé significatif pour nous, pour générer la mise en place de dispositifs particuliers, autre que ceux qui sont mis en place actuellement ».

Dans un communiqué publié en interne chez EDF, on apprend que le site du CEA (Commissariat à l’énergie atomique), centre de recherche et d’innovations de premier plan au niveau européen, situé à Saclay dans l’Essonne, a également été survolé dès le 5 octobre, soit au tout début de la vague.

Vague de déni

Devant cette vague de drones, les autorités semblent s’enfoncer dans le déni. Quoi qu’il en soit, le phénomène aura mis en lumière, comme ont tenté de le faire auparavant des activistes anti-nucléaires, la vulnérabilité insoutenable de nos centrales. Il aura montré que le système de défense classique n’a pas tenu compte de certains scénarios… comme celui de phénomènes aérospatiaux non identifiés. Au milieu de toutes les interrogations que soulève cette affaire et quels que soient les responsables de ces intrusions, la question essentielle est peut-être : quelles peuvent être leurs motivations ? Nous sauver, nous espionner, nous surveiller, nous détruire ? Dans tous les cas, ils nous dominent.

 

Notes :

  1. Y compris la neutralisation de missiles, lire les articles de Fabrice Bonvin dans NEXUS n° 59 et 76.
  2. Voir l’article paru dans NEXUS n° 62 sur le sujet.
  3. Croquis fournis par des témoins de la vague de 1990. Notez la ressemblance entre celui de la deuxième ligne, à droite, et celui fourni par le témoin de Golfech.

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